Qui étaient les Atrébates, le peuple celte de l'Artois ?
Bien avant la ville d'Arras, bien avant même la Nemetacum romaine, vivait ici un peuple celte : les Atrébates. Ce sont eux qui ont donné son nom à l'Artois, et c'est sur leurs terres que la cité s'est peu à peu élevée. On les connaît surtout par le regard de leurs vainqueurs, à travers la Guerre des Gaules de César, mais l'archéologie, la numismatique et les travaux des spécialistes de la Gaule, comme Jean-Louis Brunaux, permettent aujourd'hui de dépasser les clichés et de restituer une société bien plus organisée qu'on ne l'a longtemps cru. Découvrir les Atrébates, c'est remonter aux racines celtes d'Arras et comprendre le monde qui précéda la conquête romaine, un monde de guerriers et de paysans, d'artisans et de druides, ouvert sur la mer et sur l'échange.
Qui étaient les Atrébates
Les Atrébates étaient l'un des peuples de la Gaule belgique, cette partie nord de la Gaule que César distinguait des autres. Leur territoire correspondait grossièrement à l'actuel Artois, région à laquelle ils ont légué leur nom, entre les vallées et les plaines fertiles du futur Pas-de-Calais. Comme les autres peuples gaulois, ils ne formaient pas un État au sens moderne, mais une communauté unie par la langue, la religion et des institutions communes, dirigée par une aristocratie. À leur tête pouvaient se trouver des chefs puissants, tel Commius, que César fit roi des Atrébates après la conquête. Le nom même du peuple a fait l'objet d'interprétations savantes, souvent rattachées à l'idée d'habitants ou de possédants du sol, sans qu'une certitude absolue s'impose. Cette prudence sur l'étymologie est de mise, car les mots gaulois nous parviennent déformés par les auteurs latins. Ce qui est sûr, c'est l'ancrage territorial de ce peuple, dont le souvenir s'est fixé dans le nom de l'Artois et, plus discrètement, dans celui de la ville qui allait naître sur ses terres.
Un peuple belge parmi les Celtes
Situer les Atrébates parmi les Celtes, c'est comprendre leur place dans un vaste ensemble culturel. Les peuples belges, dont ils faisaient partie, occupaient le nord de la Gaule et se distinguaient par un tempérament réputé plus rude, au contact des Germains d'outre-Rhin. César lui-même les jugeait les plus courageux des Gaulois, jugement qu'il faut lire avec recul, car il servait aussi à magnifier ses propres victoires. Les Atrébates partageaient avec leurs voisins, Nerviens, Viromanduens, Ménapiens, une même civilisation de l'âge du fer, faite de villages, de fermes et de lieux fortifiés. Ils entretenaient avec ces peuples des relations tantôt d'alliance, tantôt de rivalité, au gré des intérêts et des menaces. Cette appartenance au monde belge explique leur participation aux grandes coalitions dressées contre Rome. Loin d'être des isolés, les Atrébates s'inscrivaient dans un réseau de peuples celtes qui, malgré leurs divisions, partageaient une culture commune, des dieux voisins et des pratiques semblables. C'est ce monde, cohérent à sa manière, que la conquête romaine allait bouleverser en profondeur.

Une société hiérarchisée
La société atrébate n'avait rien d'une horde égalitaire. Comme l'ensemble du monde celte, elle était fortement hiérarchisée, dominée par une aristocratie guerrière et terrienne qui détenait la richesse et le pouvoir. Autour de ces nobles gravitaient des clients, hommes libres liés à un puissant par des obligations réciproques, ainsi qu'une masse de paysans et d'artisans. Les druides, dont on reparlera, formaient une élite religieuse et intellectuelle respectée. Cette organisation, décrite pour l'ensemble de la Gaule par César et éclairée par l'archéologie, montre une communauté complexe, capable de mobiliser des forces importantes et de mener une diplomatie. Le pouvoir n'y était pas toujours stable : rivalités entre grandes familles, ambitions personnelles et retournements d'alliance rythmaient la vie politique. Comprendre cette hiérarchie permet de sortir de l'image d'un peuple primitif : les Atrébates avaient des institutions, une justice, des chefs et des assemblées. Cette structuration explique aussi pourquoi Rome, pour tenir le pays, préféra s'appuyer sur des aristocrates locaux plutôt que d'administrer directement une population qu'elle savait organisée et fière.
La terre, le métal et la laine
L'économie des Atrébates reposait d'abord sur la richesse agricole de leur pays. Les plaines de l'Artois, aux terres fertiles, permettaient des cultures céréalières abondantes qui nourrissaient la population et dégageaient des surplus. À cette base agricole s'ajoutaient un artisanat du métal, hérité d'un long savoir-faire celte, et surtout un travail de la laine et du textile appelé à une grande postérité. Car c'est là un fait remarquable : la vocation textile qui fera la fortune de l'Arras médiévale, avec sa draperie et ses tapisseries, plonge ses racines dans cette économie ancienne. Les Atrébates élevaient des troupeaux, filaient et tissaient, et leurs productions s'échangeaient au-delà de leurs frontières. Cette prospérité matérielle nourrissait le pouvoir de l'aristocratie et permettait l'importation de biens de prestige venus de loin. Loin d'une économie de subsistance repliée sur elle-même, le pays atrébate participait à des courants d'échange qui reliaient le nord de la Gaule au monde méditerranéen et à l'île de Bretagne. Cette ouverture commerciale est l'une des clés pour comprendre la vitalité de ce peuple avant la conquête.
| Repère | Élément |
|---|---|
| Territoire | L'Artois, qui leur doit son nom |
| Groupe | Un peuple de la Gaule belgique |
| Économie | Céréales, métal, laine et textile |
| Liens | Des Atrébates aussi présents en Bretagne |
Un peuple de guerriers redoutés
Les Atrébates avaient aussi une solide réputation guerrière. Membres du monde belge, ils prirent part aux grandes résistances dressées contre César, et notamment à la coalition écrasée lors de la bataille du Sabis, l'un des combats les plus acharnés de la conquête. Le guerrier celte combattait avec une longue épée, un bouclier et des javelines, misant sur le courage individuel et l'impétuosité de la charge. Chez les Atrébates comme chez leurs voisins, la guerre était à la fois une nécessité, un moyen d'affirmer son rang et une valeur culturelle. Il ne faut pourtant pas réduire ce peuple à sa dimension martiale : les mêmes hommes étaient paysans, éleveurs ou artisans, et la guerre restait une activité parmi d'autres. La bravoure atrébate, réelle et soulignée par les sources, se heurta à la discipline supérieure des légions, mais elle laissa le souvenir d'un peuple qui ne se soumit pas sans combattre. Cette fierté guerrière explique en partie les retournements qui suivirent la conquête, quand d'anciens alliés de Rome, à commencer par leur propre roi, se dressèrent contre elle.
La monnaie et les échanges
Signe d'une civilisation avancée, les Atrébates frappaient monnaie. Comme d'autres peuples gaulois, ils émettaient des pièces d'or, d'argent et de bronze, souvent inspirées de modèles grecs transmis de proche en proche, puis stylisées selon un goût celte très reconnaissable. Ces monnaies, retrouvées par les archéologues et étudiées par les numismates, ne servaient pas seulement aux échanges : elles affirmaient le prestige des chefs qui les émettaient et facilitaient le commerce à longue distance. Leur circulation témoigne de l'insertion des Atrébates dans des réseaux dépassant largement leur territoire, vers les autres peuples gaulois, vers la Méditerranée et vers la Bretagne toute proche. L'existence de cette monnaie contredit à elle seule l'image d'un peuple arriéré : émettre des pièces suppose une autorité reconnue, une économie développée et un besoin d'échanges structurés. Pour l'historien, ces monnaies sont une source précieuse, parfois la seule à porter des noms de chefs autrement inconnus. Elles rappellent que la Gaule celte, loin d'ignorer l'écrit et le calcul, disposait d'outils économiques sophistiqués, dont les Atrébates surent tirer parti au carrefour du continent et de l'île.
Druides, sanctuaires et croyances
La vie spirituelle occupait une place centrale chez les Atrébates, comme chez tous les Celtes. Les druides, à la fois prêtres, juges, savants et gardiens de la mémoire, formaient une élite influente dont l'autorité dépassait les frontières d'un seul peuple. La religion celte était polythéiste, peuplée de divinités liées à la nature, à la guerre ou à la fécondité, souvent honorées dans des lieux sacrés en plein air, les nemeton, bois ou clairières consacrés. Ce mot se retrouve, on l'a vu, jusque dans le nom de Nemetacum, indice possible d'un sanctuaire à l'origine de la ville. Les pratiques religieuses celtes nous restent en partie mystérieuses, car les druides transmettaient leur savoir oralement et laissèrent peu de traces écrites, ce qui impose la prudence à l'historien. L'archéologie révèle toutefois des sanctuaires, des offrandes et des rites qui éclairent ce monde de croyances. Sous l'empire, cette religion celte ne disparut pas d'un coup : elle se mêla aux cultes romains dans un syncrétisme durable. Comprendre la spiritualité atrébate, c'est saisir une dimension essentielle d'un peuple pour qui le sacré imprégnait la vie quotidienne.
Des deux rives de la Manche à la cité romaine
Un dernier trait rend les Atrébates fascinants : leur présence sur les deux rives de la Manche. Un peuple du même nom est en effet attesté dans le sud de la Bretagne, autour d'une ville que les sources appellent Calleva, et la tradition relie cette branche insulaire au roi Commius exilé après la défaite gauloise. Réels ou en partie légendaires, ces liens transmanche disent l'ancienneté des échanges entre le continent et l'île, dont les Atrébates furent des acteurs. Cette ouverture maritime, comme leur richesse agricole et textile, explique la vitalité de ce peuple. La conquête romaine allait pourtant tout changer : après la soumission, les Atrébates entrèrent dans l'empire, et leur pays se dota d'une ville, la cité gallo-romaine de Nemetacum, qui prolongea et transforma leur héritage. De la tribu celte à la cité romaine, puis à l'Arras médiévale, court ainsi un fil continu. Faire connaître les Atrébates, c'est rappeler que l'histoire d'Arras ne commence pas avec ses pierres, mais avec un peuple, sa langue, ses dieux et son nom, légué à toute une région.