Les comtes d'Artois : qui étaient Robert Ier et Robert II ?
Au XIIIe siècle, Arras cessa d'être seulement une grande ville marchande pour devenir la capitale d'une principauté : le comté d'Artois, gouverné par les Robert. Créé en 1237 comme apanage pour un frère du roi de France, ce comté fut d'abord tenu par Robert Ier, mort en croisade, puis par son fils Robert II, l'un des grands capitaines du royaume, tombé sur le champ de bataille de Courtrai. Deux hommes, deux destins guerriers, qui inscrivirent Arras et l'Artois au cœur de l'histoire de la France médiévale. Comprendre les comtes d'Artois, c'est saisir comment la ville entra dans l'orbite directe de la couronne, comment elle fut gouvernée par des princes du sang, et comment se prépara la grande querelle de succession qui allait suivre. Retour sur la naissance d'un comté et sur les deux Robert qui lui donnèrent son éclat.
La naissance d'un comté : l'apanage de 1237
L'histoire des comtes d'Artois commence par un acte royal. En 1237, le roi de France Louis IX, le futur Saint Louis, érigea l'Artois en comté et le donna en apanage à son frère Robert. L'apanage était une pratique par laquelle le roi dotait ses cadets d'une principauté, pour les établir tout en gardant ces territoires dans la mouvance de la couronne. L'Artois, riche région drapière détachée des anciennes possessions liées à la Flandre, devint ainsi la base d'une nouvelle maison princière, celle des comtes d'Artois, cadette de la dynastie capétienne. Cette création marque un tournant pour Arras : longtemps ville des comtes de Flandre, elle passait désormais sous l'autorité d'un prince français, proche parent du roi. La ville devenait la capitale d'un comté, siège d'un pouvoir princier prestigieux. Ce basculement dans l'orbite capétienne est essentiel pour comprendre la suite de l'histoire arrageoise, de plus en plus liée au destin du royaume de France. L'apanage de 1237 ne fut pas un simple acte administratif : il fit d'Arras et de l'Artois un enjeu de premier plan, une principauté tenue par le sang royal, dotée de ressources considérables. Comprendre cette origine, c'est saisir pourquoi la ville allait, durant des décennies, vivre au rythme des grandes familles princières et de leurs ambitions, et pourquoi son histoire se mêla si étroitement à celle de la monarchie française.

Robert Ier, le croisé de Mansourah
Le premier comte, Robert Ier d'Artois, était un homme de son temps : chevalier, croisé, avide de gloire militaire. Frère cadet de Saint Louis, il accompagna le roi dans la septième croisade, cette expédition en Égypte qui devait porter les armes chrétiennes contre le sultan. C'est là, en 1250, lors de la bataille de Mansourah, que Robert Ier trouva la mort. La tradition, rapportée par les chroniqueurs, lui attribue une part de responsabilité dans le désastre : emporté par sa fougue, il aurait chargé imprudemment dans la ville, s'enfonçant trop loin sans attendre le gros de l'armée, et se serait fait tuer avec ses hommes dans les rues de Mansourah. Cet épisode, qu'il faut prendre avec la prudence de l'historien face à des récits parfois orientés, illustre l'idéal chevaleresque et ses excès, où la bravoure pouvait confiner à la témérité. La mort de Robert Ier en croisade lui valut une réputation de preux, mais aussi le reproche d'avoir compromis l'expédition. Pour le comté naissant, cette disparition prématurée fut lourde de conséquences : le premier comte laissait un fils encore à naître ou en bas âge, ouvrant une période où le pouvoir dut être exercé par d'autres. La figure de Robert Ier, croisé mort au loin, inscrit d'emblée la maison d'Artois dans l'épopée des croisades et dans le service du roi. Elle rappelle aussi combien, à cette époque, le destin des princes se jouait souvent sur les champs de bataille lointains, au nom de la foi et de l'honneur.
| Repère | Élément |
|---|---|
| 1237 | Création du comté d'Artois, apanage royal |
| Robert Ier | Premier comte, mort à Mansourah (1250) |
| Robert II | Grand capitaine, mort à Courtrai (1302) |
| Après 1302 | Une succession disputée, vers Mahaut d'Artois |
Robert II, grand capitaine du royaume
Au premier comte succéda son fils, Robert II d'Artois, dont le règne fut long et brillant. Grand seigneur et homme de guerre accompli, il se mit au service des rois de France, ses cousins, et s'illustra dans de nombreuses campagnes. Sa réputation militaire était considérable : on le tenait pour l'un des meilleurs chefs de guerre de son temps, expérimenté et respecté. Robert II joua un rôle de premier plan dans les affaires du royaume, aussi bien sur les champs de bataille que dans les conseils. Il servit fidèlement la couronne, participant à la défense et à l'expansion du pouvoir royal, notamment face aux Flamands, turbulents voisins du Nord. Sous son gouvernement, le comté d'Artois connut une période de stabilité et de prospérité, profitant de la richesse de ses villes drapières, Arras en tête. Robert II incarne la figure du prince capétien accompli, alliant la puissance territoriale à la fidélité au roi et à l'excellence militaire. Sa longévité au pouvoir, après la mort prématurée de son père, assura à la maison d'Artois une assise solide. Mais son destin, comme celui de Robert Ier, devait s'achever sur un champ de bataille, dans des circonstances dramatiques qui allaient marquer l'histoire de France. Comprendre Robert II, c'est mesurer le prestige atteint par les comtes d'Artois, devenus des acteurs majeurs du royaume, et saisir pourquoi la question de leur succession allait revêtir une telle importance.
Courtrai 1302 : la mort du comte
Le destin de Robert II bascula le 11 juillet 1302, sur le champ de bataille de Courtrai, en Flandre. Ce jour-là, l'armée royale française, où le comte d'Artois tenait un commandement de premier plan, affronta les milices flamandes révoltées contre l'autorité du roi. Contre toute attente, la chevalerie française, réputée invincible, fut écrasée par les fantassins flamands, dans une bataille restée célèbre sous le nom de bataille des Éperons d'or, en raison des nombreux éperons dorés ramassés sur les chevaliers tombés. Robert II d'Artois périt dans ce désastre, comme tant de nobles français. Cette défaite retentissante fut un choc pour le royaume et un événement majeur de l'histoire militaire, marquant la vulnérabilité de la cavalerie lourde face à une infanterie déterminée. Pour le comté d'Artois, la mort de Robert II ouvrait une crise : le comte disparaissait sans héritier mâle direct vivant, son fils étant mort avant lui. La succession du comté allait dès lors se trouver au cœur d'une querelle acharnée. Ainsi, comme son père à Mansourah, Robert II mourut les armes à la main, au service du roi, sur un champ de bataille. Les deux premiers comtes d'Artois partagent ce destin guerrier, tombés loin d'Arras dans de grandes batailles de leur temps. Leur mort au combat scelle l'image d'une maison princière vouée au service militaire de la couronne, et prépare le tournant décisif que fut la succession disputée du comté.
Une succession disputée : vers Mahaut d'Artois
La mort de Robert II sans fils vivant ouvrit l'une des plus fameuses querelles de succession du Moyen Âge. Deux prétendants s'opposaient : d'un côté Mahaut, fille de Robert II, de l'autre Robert, petit-fils du comte par un fils mort avant son père. La question était de savoir qui, de la fille ou du petit-fils issu du fils prédécédé, devait hériter du comté, un problème juridique complexe qui divisa les esprits. La décision revint en faveur de Mahaut, qui devint comtesse d'Artois, au grand dam de son neveu Robert, qui s'estimait spolié. Ce dernier ne renonça jamais à ses prétentions, et le conflit entre la tante et le neveu allait empoisonner la vie du comté pendant des décennies, nourrissant intrigues, procès et rebondissements. Cette querelle, l'une des plus retentissantes de son époque, dépasse le cadre local : elle mêla les plus hautes sphères du royaume et connut des développements dramatiques. Elle fera l'objet d'un récit à part entière, tant la figure de Mahaut, comtesse bâtisseuse et femme de pouvoir, mérite qu'on s'y attarde. Pour l'heure, retenons que la mort de Robert II à Courtrai ne clôt pas seulement le règne des deux premiers comtes : elle ouvre une nouvelle ère, dominée par cette succession disputée. L'Artois, et Arras sa capitale, entraient ainsi dans une période de tensions, où le destin d'une grande principauté se jouait dans une âpre querelle de famille aux prolongements considérables.
Arras, capitale d'un comté prospère
Sous les comtes d'Artois, Arras confirma son rôle de capitale d'une riche principauté. La ville, forte de sa draperie et de sa bourgeoisie d'affaires, était le joyau économique du comté, une cité prospère et peuplée dont la richesse faisait la puissance de ses princes. Les libertés urbaines, garanties par la charte communale de 1163, cohabitaient avec l'autorité comtale, dans un équilibre parfois tendu entre la commune bourgeoise et le prince. Les comtes tiraient de la ville et du comté des ressources considérables, qui finançaient leur train de vie, leurs guerres et leur prestige. L'Artois de cette époque comptait parmi les régions les plus développées du royaume, avec ses villes actives, ses campagnes fertiles et son artisanat réputé. Arras en était le centre névralgique, le lieu où se concentraient le pouvoir, l'argent et la culture. Cette prospérité explique l'importance stratégique du comté et l'âpreté des querelles pour sa possession. Être comte d'Artois, c'était disposer d'une principauté parmi les plus riches, avec une capitale de premier ordre. Cette dimension économique est indissociable de l'histoire politique des comtes : leur pouvoir reposait sur la richesse de leurs villes, et Arras en était la plus belle. Comprendre le comté d'Artois, c'est donc aussi comprendre la place centrale qu'y tenait sa capitale, une ville dont la fortune faisait, pour une large part, la grandeur de ses princes et l'objet des convoitises.
Gouverner un comté au XIIIe siècle
Derrière les figures guerrières des deux Robert, il y avait la réalité concrète du gouvernement d'une principauté. Administrer un comté aussi riche que l'Artois exigeait toute une organisation, faite d'officiers, de baillis et de receveurs chargés de rendre la justice, de lever les impôts et de gérer les domaines au nom du comte. Le prince ne pouvait être partout : il s'appuyait sur ces agents pour faire appliquer son autorité dans l'ensemble du territoire. Cette administration comtale, de plus en plus élaborée au fil du XIIIe siècle, témoigne de la sophistication croissante du pouvoir princier, qui s'inspirait du modèle royal. Le comte devait aussi composer avec les villes, et notamment avec la puissante bourgeoisie d'Arras, jalouse de ses libertés communales. Les relations entre le prince et sa capitale n'étaient pas toujours simples : il fallait négocier, arbitrer, parfois réprimer, dans un jeu permanent entre l'autorité comtale et l'autonomie urbaine. Le comte tirait de ses villes des ressources fiscales essentielles, mais devait respecter leurs privilèges pour éviter les conflits. Cet équilibre délicat, caractéristique des principautés urbanisées du Nord, était au cœur de la vie politique du comté. Comprendre le gouvernement de l'Artois, c'est saisir que le pouvoir des comtes ne reposait pas seulement sur les armes ou le sang royal, mais aussi sur une administration organisée et sur une relation constante, faite de tensions et de compromis, avec les villes qui faisaient la richesse de leur principauté. Cette dimension gestionnaire, moins spectaculaire que les batailles, était pourtant le fondement quotidien de leur autorité.
Les comtes, l'Église et le prestige princier
Comme tous les grands princes de leur temps, les comtes d'Artois entretenaient des liens étroits avec l'Église et les institutions religieuses, sources de légitimité et de prestige. Ils protégeaient les abbayes et les églises, finançaient des fondations pieuses, et affichaient une dévotion conforme à leur rang. La proximité de la maison d'Artois avec Saint Louis, roi canonisé, renforçait encore cette dimension : appartenir à la parenté d'un saint roi était un honneur considérable, dont les comtes tiraient un surcroît de prestige. Cette piété princière n'était pas seulement affaire de conviction : elle participait de la mise en scène du pouvoir, dans une société où le sacré et le politique étaient étroitement mêlés. Les comtes cherchaient aussi à marquer leur territoire de leur empreinte, par des constructions, des résidences et un train de vie fastueux, à la mesure de leur rang de princes du sang. Leur cour, leurs domaines et leurs largesses contribuaient au rayonnement de la maison d'Artois. Ce souci du prestige explique en partie la richesse artistique et architecturale de la région à cette époque, nourrie par le mécénat princier autant que par celui de la bourgeoisie. Les comtes d'Artois n'étaient donc pas que des chefs de guerre : ils étaient aussi des protecteurs de l'Église, des bâtisseurs et des mécènes, soucieux d'incarner dignement leur rang. Cette dimension complète le portrait de ces princes, dont le pouvoir se manifestait autant par la dévotion et le faste que par la vaillance sur les champs de bataille où ils trouvèrent la mort.
L'Artois dans le royaume de France
L'histoire des comtes d'Artois s'inscrit dans un mouvement plus large : l'ancrage de l'Artois dans le royaume de France. En créant ce comté comme apanage, la couronne avait attaché durablement la région à la maison capétienne, éloignant l'Artois de l'orbite flamande dans laquelle il avait longtemps évolué. Les comtes, princes du sang royal, étaient des relais de l'influence française dans une région frontalière, au contact du monde flamand. Leur service fidèle au roi, jusque sur les champs de bataille où ils moururent, illustre cette intégration au royaume. Arras et l'Artois, jadis tournés vers la Flandre, regardaient désormais aussi vers Paris. Cette évolution eut des conséquences profondes et durables, préparant l'entrée définitive de la région dans le destin français, au fil des siècles suivants et de leurs vicissitudes. Le comté connaîtra encore bien des rebondissements, passant plus tard sous l'autorité d'autres maisons, dont celle de Bourgogne, avant les grandes recompositions de la fin du Moyen Âge. Mais l'époque des Robert marque une étape fondatrice : celle où Arras devint la capitale d'un comté princier lié à la couronne, riche de sa draperie qui inspira jusqu'aux célèbres tapisseries d'Arras. Comprendre les comtes d'Artois, Robert Ier le croisé et Robert II le capitaine, c'est saisir un moment clé de l'histoire de la ville, où son destin se noua plus étroitement que jamais à celui du royaume de France et de ses grandes familles princières.