Les Rosati d'Arras : qui étaient ces poètes de la rose et de l'amitié au siècle des Lumières ?
Dans les dernières années de l'Ancien Régime, Arras vit fleurir une aimable société de poètes et d'amis réunis sous un nom charmant : les Rosati. Célébrant la rose, le vin et l'amitié dans l'esprit léger et raffiné du siècle des Lumières, ce cercle littéraire fondé en 1778 dans un faubourg de la ville allait connaître une postérité inattendue, car il compta parmi ses membres deux hommes que la Révolution rendrait célèbres : Maximilien Robespierre et Lazare Carnot. Retour sur cette société arrageoise où la poésie et la convivialité tenaient lieu de règle, et dont le souvenir reste vivace dans la ville.
Une société de poésie et d'amitié
Les Rosati furent fondés en 1778, à Blangy, un faubourg d'Arras, par un petit cercle de jeunes gens cultivés, épris de poésie et de bonne compagnie. Cette société ne poursuivait aucun but savant ni politique : elle se voulait avant tout un lieu de convivialité, où l'on se réunissait pour lire des vers, chanter, boire avec modération et cultiver l'amitié dans une atmosphère de gaieté raffinée. Elle s'inscrivait dans une mode très répandue au XVIIIᵉ siècle, celle des sociétés de plaisir et des cercles littéraires où la sociabilité des Lumières trouvait à s'exprimer, loin de la gravité des académies officielles. Les Rosati cultivaient un genre poétique particulier, léger et gracieux, hérité de la tradition anacréontique : on y chantait les plaisirs simples de l'existence, la rose, le vin, l'amour et l'amitié, sur un ton badin et souriant. Loin des grands débats philosophiques du temps, la société se plaçait sous le signe de l'aimable et du plaisant. Ses membres se réunissaient régulièrement pour partager le fruit de leurs muses, composer des épîtres, des chansons et des madrigaux, et goûter ensemble les douceurs de la table et de la conversation. Cette convivialité lettrée, typique de l'esprit provincial éclairé, faisait des Rosati une petite république des lettres à l'échelle d'Arras, où de jeunes talents s'exerçaient à la poésie dans une ambiance de fraternité joyeuse. Cet héritage prolongeait, à sa manière, une longue tradition de sociabilité littéraire dont Arras avait donné l'exemple dès le Moyen Âge avec le Puy d'Arras.
Rosati, l'anagramme d'Artois
Le nom même de la société recèle un jeu d'esprit caractéristique du goût de l'époque : « Rosati » est une anagramme d'Artois, la province dont Arras était la capitale. En réarrangeant les lettres du nom de leur pays, les fondateurs affirmaient à la fois leur enracinement local et leur inclination pour la rose, dont le nom se devine dans celui de la société. Ce choix n'avait rien d'anodin : il condensait l'esprit du groupe, mêlant l'amour du terroir, le culte de la fleur et le goût du jeu littéraire. Les Rosati étaient donc, littéralement, les enfants poétiques de l'Artois, transfigurant le nom de leur province en un emblème floral et convivial. Cette trouvaille onomastique illustre à merveille l'esprit du temps, où l'on prisait les devises ingénieuses, les rébus et les jeux de lettres. Le nom devint vite un symbole reconnaissable, associé à une manière d'être et de vivre : celle d'une jeunesse cultivée qui, dans une ville de province, cherchait à conjuguer le plaisir des vers et les joies de l'amitié. Loin d'être une simple étiquette, l'anagramme fondait l'identité même de la société et lui donnait ce charme particulier qui la distingue encore aujourd'hui dans la mémoire arrageoise. Elle témoigne aussi de l'attachement des Rosati à leur région, dont ils faisaient le cœur poétique de leur nom, comme pour signifier que la douceur de vivre et le talent littéraire pouvaient s'épanouir aussi bien à Arras que dans les salons de la capitale.

Le culte de la rose et du vin
Les Rosati devaient leur charme à un ensemble de rites et de symboles empreints de grâce et de légèreté. Au cœur de leur imaginaire trônait la rose, fleur de l'amour et de la beauté fugitive, associée au vin et à l'amitié comme les trois plaisirs cardinaux de la société. La tradition rapporte que la réception d'un nouveau membre s'accompagnait d'un cérémonial délicat : le récipiendaire respirait une rose, buvait un verre de vin rosé et recevait l'accolade de ses nouveaux confrères, scellant ainsi son entrée dans la joyeuse compagnie. Ce rituel, à la fois simple et poétique, résumait tout l'esprit des Rosati : célébrer les plaisirs innocents de l'existence, la fleur, le vin et la fraternité, dans une communion aimable. La poésie des Rosati chantait inlassablement ces thèmes, dans une veine badine et gracieuse qui faisait écho aux fêtes galantes et à l'art de vivre du XVIIIᵉ siècle. On y composait des vers sur la rose éphémère, sur les plaisirs de la table, sur les charmes de l'amitié et les douceurs de la vie de province. Ce culte de la rose et du vin n'avait rien de débauché : il s'agissait d'une convivialité policée, d'un épicurisme mesuré et lettré, où l'esprit et le bon goût tempéraient les plaisirs. Les Rosati incarnaient ainsi un art de vivre où la poésie n'était pas séparée de l'existence, mais en célébrait au contraire les moments les plus doux, dans le cercle choisi des amis réunis autour de la fleur et du vin.
Robespierre et Carnot chez les Rosati
La postérité des Rosati doit beaucoup à deux noms que la Révolution devait rendre illustres et qui, jeunes gens, fréquentèrent la société arrageoise. Maximilien Robespierre, avocat à Arras, fut reçu Rosati en 1787, et l'on conserve le souvenir des vers légers qu'il composa alors, bien loin de l'austère tribun qu'il deviendrait quelques années plus tard. Le futur Incorruptible sacrifia lui aussi, un temps, à la poésie galante et à la convivialité des Rosati, ce que les historiens, notamment Hervé Leuwers dans sa biographie de référence, relèvent comme un trait révélateur de sa jeunesse arrageoise. Lazare Carnot, le futur « Organisateur de la victoire » des armées révolutionnaires, compta lui aussi parmi les membres de la société et y donna des poèmes. Ce voisinage, dans un même cercle poétique, de deux hommes appelés à jouer un rôle majeur dans la Révolution, confère aux Rosati une aura particulière. Il rappelle que ces figures, avant de devenir des acteurs de l'Histoire, furent de jeunes provinciaux cultivés, épris de belles-lettres et de sociabilité. Il serait toutefois anachronique d'y voir un foyer révolutionnaire : les Rosati étaient une société d'agrément, non un club politique, et rien dans leurs statuts ou leurs activités ne préfigurait les bouleversements à venir. C'est le hasard des destins qui a réuni là ces noms, et c'est la Révolution qui, rétrospectivement, a donné à cette appartenance un relief singulier. Il n'en reste pas moins que l'image du jeune Robespierre humant une rose et buvant un verre de vin rosé chez les Rosati offre un contraste saisissant avec la légende noire de l'homme de la Terreur.
L'esprit des Lumières à Arras
Les Rosati ne se comprennent pleinement que replacés dans le contexte de l'Arras des Lumières, ville de province animée d'une vie intellectuelle et mondaine plus riche qu'on ne l'imagine. Au XVIIIᵉ siècle, Arras n'était pas une cité endormie : elle possédait ses cercles, ses sociétés savantes, ses amateurs d'arts et de lettres, et une bourgeoisie éclairée avide de culture et de sociabilité. Les Rosati participaient de ce mouvement, aux côtés d'institutions plus sérieuses comme l'Académie d'Arras, fondée quelques années plus tôt et vouée à l'étude et au progrès des connaissances. Là où l'Académie cultivait le savoir, les Rosati cultivaient l'agrément ; mais les deux répondaient au même désir d'une vie de l'esprit, caractéristique de la province française éclairée, prolongeant le rôle d'Arras capitale littéraire affirmé dès le Moyen Âge. Cette effervescence témoigne de la diffusion des idées et des goûts des Lumières bien au-delà de Paris, jusque dans les villes moyennes du royaume. Arras, chef-lieu d'une riche province, offrait à sa jeunesse cultivée un terrain propice à l'épanouissement de ces sociabilités nouvelles. Les Rosati, avec leur poésie légère et leur convivialité choisie, en furent l'une des expressions les plus attachantes. Ils incarnent cette douceur de vivre provinciale d'avant la Révolution, ce moment où, dans une ville comme Arras, de jeunes talents pouvaient se réunir pour célébrer, en vers et en musique, les plaisirs de l'amitié et de la beauté. C'est tout un monde, celui de l'Ancien Régime finissant, que ressuscite le souvenir de cette aimable société.
| Repère | Élément |
|---|---|
| Fondation | 1778, à Blangy près d'Arras |
| Le nom | « Rosati », anagramme d'Artois |
| Symboles | La rose, le vin rosé, l'amitié |
| Membres célèbres | Robespierre (1787), Lazare Carnot |
La Révolution et la fin des Rosati
La douce insouciance des Rosati ne résista pas à la tourmente révolutionnaire. Avec les bouleversements de 1789 et des années suivantes, les jeux poétiques et les réunions conviviales n'étaient plus de saison. La société se dispersa, emportée par le tourbillon des événements qui mobilisa toutes les énergies et transforma radicalement la vie publique et privée. Plusieurs de ses membres se jetèrent dans l'action politique, à commencer par Robespierre et Carnot, dont les destins basculèrent dans l'arène nationale. Le temps n'était plus aux vers galants sur la rose et le vin, mais aux discours enflammés, aux décisions graves et aux combats. La Révolution mit ainsi un terme brutal à l'existence de cette société d'agrément, comme elle bouleversa tant d'institutions et de manières de vivre héritées de l'Ancien Régime. Les Rosati, symboles d'une sociabilité insouciante et raffinée, appartenaient désormais à un monde révolu. Leur disparition marque la fin d'une époque, celle de la douceur de vivre provinciale d'avant la tempête. Il y a quelque chose de poignant dans ce contraste entre l'aimable société de 1778, où de jeunes gens célébraient l'amitié en humant des roses, et le destin tragique que la Révolution réserva à certains d'entre eux. Le souvenir des Rosati, longtemps éclipsé par le fracas des événements, ne devait ressurgir que bien plus tard, lorsque le temps eut apaisé les passions et permis de regarder avec nostalgie ce moment de grâce de l'Arras des Lumières.
La renaissance des Rosati
L'histoire des Rosati ne s'acheva pas avec la Révolution. Au fil du XIXᵉ siècle, le souvenir de l'aimable société arrageoise suscita un regain d'intérêt, et plusieurs tentatives virent le jour pour faire revivre l'esprit des Rosati. La fin du siècle vit renaître, à Paris et en Artois, des sociétés se réclamant de l'héritage des fondateurs de 1778, perpétuant le culte de la rose, du vin et de l'amitié, ainsi que le goût de la poésie légère et de la convivialité. Cette renaissance témoigne du charme durable exercé par le modèle des Rosati, devenu une sorte d'idéal de sociabilité lettrée et joyeuse. Les Rosati modernes, tout en s'inspirant de leurs devanciers, adaptèrent la tradition à leur époque, mais conservèrent l'essentiel : la célébration des plaisirs de l'esprit et de l'amitié, sous le signe de la fleur emblématique. Cette continuité, par-delà la rupture révolutionnaire, montre à quel point l'esprit des Rosati avait su marquer les mémoires. Le nom, l'anagramme, les symboles et le rituel traversèrent ainsi les générations, faisant des Rosati bien plus qu'une curiosité historique : une véritable tradition, renouvelée d'âge en âge. Aujourd'hui encore, l'héritage des Rosati perdure sous diverses formes, entretenant le souvenir de cette société née à Arras au siècle des Lumières et devenue, au fil du temps, un emblème de convivialité poétique attaché à la ville et à sa province.
Les Rosati dans la mémoire d'Arras
À Arras, le souvenir des Rosati est resté vivant et s'inscrit aujourd'hui dans le paysage même de la ville. Un parc porte leur nom, entretenant la mémoire de cette société qui fit de la rose son emblème, et offrant aux promeneurs un écrin de verdure où flotte encore, symboliquement, le parfum de la fleur chère aux poètes de 1778. Ce lieu, comme d'autres espaces verts arrageois que l'on peut découvrir parmi les parcs et jardins d'Arras, rappelle que la ville n'a pas oublié ses Rosati. Leur histoire s'inscrit dans la longue tradition littéraire et culturelle d'Arras, qui, du Moyen Âge au siècle des Lumières, a toujours su faire une place à la poésie et à la sociabilité des lettres. Les Rosati offrent aussi un contrepoint précieux à l'image que l'on se fait parfois d'Arras, ville d'histoire grave et de destins tragiques : ils rappellent qu'avant la Révolution, la cité connut aussi la légèreté, la gaieté et le raffinement d'une jeunesse cultivée. Redécouvrir les Rosati, c'est retrouver ce visage aimable et souriant de l'Arras d'autrefois, où l'on célébrait la rose, le vin et l'amitié dans une atmosphère de fraternité poétique. C'est aussi mesurer la richesse d'un patrimoine immatériel qui ne se lit pas seulement dans les monuments, mais dans ces sociétés, ces traditions et ces souvenirs qui font l'âme d'une ville et en transmettent, de génération en génération, la mémoire vivante.