Qui était Commius, roi des Atrébates, aux origines d'Arras ?
Commius, roi des Atrébates, est sans doute le premier personnage historique dont le nom soit attaché au territoire d'Arras. Avant que la ville ne s'appelle Arras, avant même Nemetacum la gallo-romaine, vivait ici un peuple celte, les Atrébates, et à sa tête un chef que Jules César lui-même a connu, utilisé, puis combattu. L'histoire de Commius se lit d'abord dans les pages de la Guerre des Gaules, complétées par quelques auteurs antiques et par les travaux des historiens de la Gaule comme Jean-Louis Brunaux. Elle raconte le destin d'un homme passé du statut d'allié privilégié de Rome à celui de chef de la résistance gauloise, avant un exil qui l'a peut-être mené jusqu'en Bretagne. Un destin qui éclaire les origines lointaines de la cité.
Les Atrébates et leur pays, aux origines d'Arras
Pour comprendre Commius, il faut d'abord situer son peuple. Les Atrébates étaient l'un des peuples belges, ces tribus celtes que César jugeait les plus courageuses de la Gaule parce que les plus éloignées de la civilisation romaine. Leur territoire couvrait grossièrement l'actuel Artois, auquel ils ont d'ailleurs laissé leur nom, et leur centre se trouvait là où s'élèvera plus tard la cité. Cet ancrage territorial fait le lien direct avec la ville : comme le rappelle l'histoire d'Arras, de la préhistoire à Nemetacum, la capitale gallo-romaine s'est développée sur les terres de ce peuple. Société hiérarchisée, les Atrébates connaissaient l'agriculture, l'artisanat du métal et une monnaie propre, signe d'une organisation déjà complexe. Ils n'étaient pas les sauvages que l'imagerie populaire a longtemps prêtés aux Gaulois, mais une communauté structurée, insérée dans des réseaux d'échanges qui reliaient le continent à l'île de Bretagne toute proche. C'est dans ce monde, à la veille de la conquête romaine, qu'émerge la figure de Commius, un aristocrate dont l'autorité dépassait les frontières de son seul peuple et s'étendait, dit-on, jusque de l'autre côté de la Manche.
Commius, un chef installé par César
La carrière de Commius commence par un paradoxe : ce futur héros de la résistance gauloise doit d'abord son pouvoir à Rome. Après la soumission des Belges, vers 57 avant notre ère, César place Commius à la tête des Atrébates, faisant de lui un roi client chargé de garantir la fidélité de son peuple. Le proconsul, fin politique, savait s'appuyer sur des chefs locaux dévoués pour tenir un pays conquis sans y user ses légions. Commius reçut en récompense l'exemption de tribut pour son peuple et l'extension de son autorité, marques d'une confiance rare. César lui-même, dans ses commentaires, souligne l'estime qu'il portait à cet homme « dont il appréciait le courage et le jugement ». Cette alliance n'avait rien d'anecdotique : elle faisait de Commius un rouage de la domination romaine dans le nord de la Gaule, un intermédiaire entre le conquérant et les populations. On mesure là toute l'ambiguïté de sa position, celle d'un chef indigène dont la puissance reposait, au moins un temps, sur le bon vouloir de l'occupant. Cette dépendance initiale rend d'autant plus frappant le retournement qui allait suivre.

L'ambassadeur de César en Bretagne
La confiance de César se traduisit par une mission délicate. En 55 avant notre ère, alors qu'il préparait sa première expédition en Bretagne, le proconsul y envoya Commius comme ambassadeur auprès des peuples de l'île. Le choix n'était pas fortuit : le chef atrébate y jouissait d'une influence reconnue, signe des liens anciens qui unissaient les deux rives de la Manche. Sa mission consistait à rallier les tribus bretonnes à Rome avant l'arrivée des légions. L'entreprise tourna court : à peine débarqué, Commius fut arrêté par les insulaires, avant d'être libéré une fois les Romains victorieux. L'épisode, rapporté par César, montre l'importance stratégique de cet homme, capable de servir de pont entre le continent et une île encore mystérieuse pour Rome. Il révèle aussi la densité des relations que les Atrébates entretenaient outre-Manche, au point qu'un même nom, celui des Atrébates, se retrouve des deux côtés du détroit. Cette dimension insulaire de Commius, on le verra, prendra tout son sens à la fin de sa vie. Pour l'heure, il demeurait l'homme de César, un allié précieux dont la fidélité semblait acquise.
Les Atrébates dans la guerre des Gaules
Le peuple de Commius n'avait pourtant pas attendu son roi pour combattre Rome. Dès 57 avant notre ère, les Atrébates figuraient dans la grande coalition belge écrasée par César lors d'un affrontement resté célèbre, dont le récit est détaillé dans la bataille du Sabis. Ce choc terrible, où les peuples du Nord jetèrent toutes leurs forces contre les légions, s'était soldé par une défaite sanglante et par la soumission des vaincus. C'est au lendemain de ce désastre que César avait réorganisé la région et confié les Atrébates à Commius. La mémoire de cette résistance première n'avait cependant pas disparu, et elle explique sans doute en partie le basculement ultérieur du chef atrébate. Un peuple qui s'était battu avec une telle énergie ne pouvait durablement se satisfaire de la tutelle romaine, si habilement déguisée fût-elle en alliance. Commius lui-même, à mesure que la conquête révélait son vrai visage, dut mesurer ce que sa position avait d'intenable : servir Rome, c'était trahir, à terme, les aspirations de son peuple. Le contexte se tendait, et la grande révolte de 52 avant notre ère allait offrir au roi atrébate l'occasion de changer de camp.
| Repère | Événement |
|---|---|
| 57 av. J.-C. | Défaite des Belges ; César installe Commius roi des Atrébates |
| 55 av. J.-C. | Commius, ambassadeur de César auprès des peuples de Bretagne |
| 52 av. J.-C. | Commius rejoint la révolte gauloise et l'armée de secours d'Alésia |
| Après 51 av. J.-C. | Traque, reddition et exil ; un Commios apparaît sur des monnaies de Bretagne |
Le tournant : Commius rejoint la révolte
En 52 avant notre ère, la Gaule s'embrase derrière Vercingétorix. Commius, jusque-là fidèle allié, opère alors un revirement décisif et rallie la cause de l'indépendance gauloise. Le geste est lourd de sens : l'homme que César avait fait roi se retourne contre son bienfaiteur, entraînant les Atrébates dans le soulèvement général. Les raisons de ce basculement se devinent plus qu'elles ne se lisent : lassitude de la tutelle romaine, solidarité avec les autres peuples, ambition personnelle, peut-être aussi une offense subie, car certains auteurs antiques évoquent une tentative d'assassinat ourdie contre lui par des officiers de César. Quelles qu'en soient les motivations, ce ralliement fit de Commius l'un des chefs les plus en vue de la révolte. Son prestige et son réseau d'alliances en faisaient un allié précieux pour Vercingétorix, qui cherchait à unir des peuples longtemps divisés. Le roi atrébate incarnait alors une trajectoire que bien des aristocrates gaulois connurent : d'abord séduits ou contraints par Rome, puis dressés contre elle quand la conquête se fit domination. Ce retournement le conduisit tout droit vers l'épisode le plus célèbre de la guerre, le siège d'Alésia.
Alésia et les Atrébates de l'armée de secours
Lorsque Vercingétorix se retrouva assiégé dans Alésia, la Gaule tenta un ultime effort en levant une immense armée de secours. César, dans son récit, dresse la liste des contingents et des chefs chargés de la commander : Commius y figure au premier rang, aux côtés de trois autres meneurs. Les Atrébates fournirent leur part de guerriers à cette coalition, l'une des plus vastes que la Gaule ait jamais rassemblées. On connaît l'issue : malgré leur nombre, les Gaulois ne purent forcer les lignes romaines, et la reddition de Vercingétorix scella la défaite de l'indépendance. Pour Commius, Alésia ne fut pourtant pas la fin. À la différence du chef arverne livré à César, le roi atrébate échappa au désastre et continua le combat. Sa présence parmi les quatre généraux de l'armée de secours dit assez le rang qu'il avait atteint dans la hiérarchie de la révolte, lui l'ancien protégé de Rome devenu l'un des visages de la résistance. Cet épisode, gravé dans la mémoire nationale, relie directement le pays d'Arras à l'un des moments fondateurs de l'histoire de France, celui où la Gaule joua, et perdit, sa liberté.
La traque et la fuite au-delà de la Manche
Après Alésia, Commius ne déposa pas les armes. Réfugié parmi les siens, il mena encore des actions contre les Romains et fit l'objet d'une traque impitoyable. Les auteurs antiques rapportent plusieurs tentatives pour l'éliminer, dont une embuscade au cours de laquelle il fut blessé, ce qui aurait nourri sa méfiance et sa haine tenace envers Rome. Acculé, le chef atrébate finit par négocier sa reddition, à la condition, dit-on, de ne plus jamais paraître devant un Romain. Puis il choisit l'exil et, selon la tradition rapportée notamment par l'auteur Frontin, gagna la Bretagne en traversant la Manche dans des circonstances restées célèbres. Cette fuite outre-mer boucle la trajectoire d'un homme dont la vie entière s'est jouée entre les deux rives du détroit. Elle rappelle aussi combien les liens entre l'Artois et l'île étaient anciens et solides, puisqu'un chef vaincu sur le continent pouvait espérer y trouver refuge et peut-être y reconstruire un pouvoir. C'est précisément sur ce point que l'histoire de Commius rejoint l'un des débats les plus intéressants de l'historiographie récente.
Commius sur les monnaies de Bretagne : un débat d'historiens
Ici, la prudence de l'historien s'impose. Des monnaies frappées en Bretagne portent le nom de Commios, et une dynastie de rois du sud de l'île s'en réclame comme d'un ancêtre. Beaucoup de chercheurs ont vu dans ce Commios le roi atrébate exilé, qui aurait fondé outre-Manche un royaume prolongeant celui qu'il avait perdu sur le continent, autour d'une ville que les sources appellent Calleva des Atrébates. D'autres invitent à la nuance : le même nom a pu être porté par un fils ou un homonyme, et l'identification, séduisante, ne repose que sur des indices numismatiques et de rares mentions. Les spécialistes de la Gaule et de la Bretagne antique, en confrontant textes et monnaies, continuent de débattre du degré de certitude que l'on peut accorder à ce récit. Retenir ce débat, plutôt que trancher, est fidèle à la démarche historique : les origines antiques se lisent souvent à travers des fragments, et la légende s'y mêle volontiers aux faits. Ce qui demeure sûr, c'est l'existence d'un chef atrébate nommé Commius, acteur majeur de la guerre des Gaules, et le lien profond, réel ou rêvé, qui unissait son peuple aux deux rives de la Manche.
De Commius à la ville d'Arras
Que reste-t-il de Commius sur les pavés d'Arras ? Rien de visible, et pourtant beaucoup. Ce chef gaulois incarne le premier chapitre nommé d'une histoire qui n'a jamais cessé, celle d'un territoire, l'Artois, dont le nom même vient des Atrébates. Après la tourmente de la conquête, leur pays deviendra romain, et sur la colline voisine s'élèvera Nemetacum, puis, bien plus tard, autour d'une abbaye Saint-Vaast promise à un grand avenir, la ville médiévale d'Arras. Faire une place à Commius, c'est rappeler que l'histoire de la cité ne commence pas au Moyen Âge ni même à l'époque romaine, mais avec un peuple celte et son roi, pris dans la grande bascule qui fit entrer la Gaule dans le monde romain. C'est aussi mesurer la continuité d'un lieu habité depuis des millénaires, où chaque époque a laissé sa strate. Le visiteur qui arpente aujourd'hui les places baroques d'Arras foule un sol que Commius et les siens ont connu bien autrement, mais qu'ils ont, les premiers, fait entrer dans l'histoire écrite.