La réunion de la Ville et de la Cité : comment Arras devint-elle une seule ville en 1749 ?
Pendant plus de mille ans, Arras ne fut pas une, mais deux villes distinctes, voisines et rivales : la Cité, ancien noyau épiscopal groupé autour de la cathédrale, et la Ville, cité marchande née autour de la puissante abbaye Saint-Vaast. Deux enceintes, deux administrations, deux esprits que séparait parfois une simple porte. Il fallut attendre un édit royal de 1749 pour que ces deux entités soient enfin réunies en une seule et même municipalité, donnant naissance à l'Arras que nous connaissons aujourd'hui. Retour sur cette longue dualité et sur l'acte qui, au siècle des Lumières, fit d'Arras une ville unique et unifiée.
Deux villes en une
Pour comprendre l'Arras d'Ancien Régime, il faut d'abord admettre une réalité déroutante pour le visiteur moderne : la ville était en fait un doublon urbain, formé de deux agglomérations juxtaposées mais juridiquement séparées. D'un côté, la Cité, la plus ancienne, héritière du noyau gallo-romain et devenue le siège de l'évêque, se blottissait autour de sa cathédrale et relevait de l'autorité épiscopale. De l'autre, la Ville, plus vaste et plus peuplée, s'était développée autour de l'abbaye Saint-Vaast et de ses marchés, animée par le commerce et la draperie, forte de ses institutions communales conquises dès le Moyen Âge. Entre les deux, une frontière bien réelle : des remparts propres, des portes, et surtout des pouvoirs distincts. La Cité obéissait à l'évêque et à son chapitre ; la Ville avait ses échevins, ses privilèges, sa vie économique autonome. Cette séparation n'avait rien d'une curiosité folklorique : elle commandait la fiscalité, la justice, la police et jusqu'à la manière dont on comptait les habitants. Un Arrageois de la Ville ne relevait pas des mêmes autorités qu'un habitant de la Cité, à quelques centaines de mètres de là. Cette dualité, héritée de l'histoire la plus ancienne d'Arras, structura la vie locale pendant des siècles et explique bien des particularités de la topographie et de la mémoire arrageoises. Elle fut aussi une source constante de frictions, avant que la monarchie n'y mette fin.
La Cité, berceau épiscopal
La Cité représente le berceau le plus ancien d'Arras, celui qui plonge ses racines dans l'Antiquité. C'est là, sur le plateau de Baudimont, que s'était établie la capitale gallo-romaine des Atrébates, puis que s'implanta l'évêché aux premiers temps chrétiens. Autour de la cathédrale et du palais épiscopal se constitua peu à peu un quartier à part, la Cité proprement dite, placée sous l'autorité de l'évêque et de son chapitre. Ce quartier ecclésiastique avait ses chanoines, ses écoles, ses institutions religieuses, et vivait au rythme de la liturgie et de l'administration diocésaine. La Cité était moins peuplée et moins commerçante que sa voisine, mais elle jouissait d'un prestige immense, car elle abritait le pouvoir spirituel et l'une des plus belles cathédrales gothiques du Nord, aujourd'hui disparue. Son statut particulier remontait à l'époque où, comme dans beaucoup de villes épiscopales, l'évêque exerçait un pouvoir temporel sur son quartier, distinct de celui qui régissait la ville marchande. La Cité conserva longtemps cette autonomie, avec ses juridictions propres, sa police et ses habitants relevant directement de l'autorité épiscopale. Elle incarnait la permanence de l'Arras antique et religieux, face à la Ville nouvelle, dynamique et commerçante. Cette coexistence de deux mondes, le sacré et le négoce, la vieille Cité et la Ville prospère, fait toute l'originalité de l'histoire urbaine d'Arras avant 1749.

La Ville, cœur marchand
À côté de la Cité épiscopale s'étendait la Ville, née et grandie autour de l'abbaye Saint-Vaast, l'un des plus riches monastères du royaume. C'est ici que battait le cœur économique d'Arras, avec ses célèbres places bordées d'arcades, ses halles, ses marchés et ses ateliers de tisserands. Dès le Moyen Âge, la Ville avait obtenu, grâce à la charte communale de 1163, une large autonomie municipale, avec ses échevins, ses privilèges et le droit de gérer ses propres affaires. Cette bourgeoisie marchande, enrichie par la draperie et le commerce des fameuses tapisseries, avait fait d'Arras l'une des cités les plus prospères de l'Occident médiéval. La Ville possédait son beffroi, symbole des libertés communales, ses institutions, sa fiscalité et sa justice, bien distinctes de celles de la Cité voisine. Sa population, plus nombreuse, vivait du négoce, de l'artisanat et des foires. La Ville se percevait comme le véritable Arras, celui du travail, de la richesse et du pouvoir municipal, face à une Cité perçue comme le domaine réservé des clercs. Cette Ville-là, avec ses places monumentales et son beffroi, est celle dont l'héritage architectural subsiste aujourd'hui et fait la renommée d'Arras. C'était une cité fière de ses franchises, jalouse de son autonomie, et peu disposée à se laisser confondre avec sa voisine ecclésiastique. La coexistence des deux entités reposait donc sur un équilibre fragile, où chacune tenait à ses prérogatives.
Des siècles de rivalité
La coexistence de la Ville et de la Cité ne fut pas toujours paisible. Deux pouvoirs voisins, aux intérêts parfois divergents, se disputaient les limites, les compétences et les préséances. Les conflits de juridiction étaient fréquents : à qui revenaient tel impôt, telle justice, tel droit de police dans les zones frontalières ? Les habitants eux-mêmes pouvaient jouer d'une autorité contre l'autre, cherchant refuge dans la Cité pour échapper à la justice de la Ville, ou l'inverse. Cette séparation compliquait l'administration, entravait les projets communs et nuisait parfois à la défense d'un ensemble urbain que les remparts eux-mêmes divisaient. Au fil des siècles, la situation devint de plus en plus anachronique, à mesure que la monarchie française, après le rattachement d'Arras en 1659, cherchait à rationaliser l'administration de ses villes. Le maintien de deux municipalités distinctes dans une même agglomération, avec leurs doublons de charges, de comptes et de fonctionnaires, apparaissait comme une survivance coûteuse et source de désordre. Les autorités royales, soucieuses d'efficacité et d'unité, voyaient d'un mauvais œil cette dualité héritée du passé. La pression pour l'unification se fit donc croissante au XVIIIᵉ siècle, portée par la logique centralisatrice de l'État et par le souci d'une gestion plus simple et plus cohérente. La réunion de la Ville et de la Cité n'était plus qu'une question de temps, et il revint au règne de Louis XV de trancher définitivement cette vieille division.
L'édit de 1749 : l'union
C'est en 1749, sous le règne de Louis XV, qu'un acte royal vint enfin réunir la Ville et la Cité d'Arras en une seule et unique municipalité. Cette décision mit un terme à une séparation plus que millénaire et créa l'Arras unifiée que nous connaissons. Désormais, il n'y aurait plus qu'une seule administration, un seul corps de ville, une seule justice municipale pour l'ensemble de l'agglomération. La réunion supprima les doublons d'institutions et fondit en une entité unique ce qui avait été, pendant des siècles, deux villes distinctes. Cet acte s'inscrivait dans la politique générale de la monarchie, qui cherchait à simplifier et à unifier l'administration du royaume. Pour Arras, il représentait un changement considérable : la fin de l'autonomie de la Cité épiscopale, absorbée dans l'ensemble urbain, et la constitution d'une municipalité unique couvrant tout le territoire de la ville. L'union ne se fit pas sans réticences, car chaque entité tenait à ses traditions et à ses prérogatives, mais la volonté royale s'imposa. À partir de 1749, on ne parla plus de la Ville et de la Cité comme de deux corps séparés, mais d'une seule Arras, dotée d'une administration commune. Cet événement, aujourd'hui peu connu du grand public, constitue pourtant l'un des jalons majeurs de l'histoire urbaine d'Arras, celui qui donna à la ville sa forme administrative moderne, préfigurant la commune unique issue de la Révolution.
| Entité | Caractéristiques avant 1749 |
|---|---|
| La Cité | Noyau ancien, cathédrale, autorité de l'évêque |
| La Ville | Abbaye Saint-Vaast, marchés, échevins, beffroi |
| Séparation | Deux enceintes, deux justices, deux fiscalités |
| 1749 | Édit royal réunissant les deux en une seule Arras |
Une seule administration
La réunion de 1749 eut des conséquences concrètes et durables sur la vie arrageoise. Avec la disparition de la dualité, la ville se dota d'une administration unique, plus simple et plus efficace, capable de gérer d'un seul tenant l'ensemble du territoire urbain. Les habitants, qu'ils fussent de l'ancienne Cité ou de l'ancienne Ville, relevaient désormais des mêmes autorités, payaient les mêmes impôts et dépendaient de la même justice municipale. Cette unification facilita la gestion des affaires communes : voirie, défense, police, entretien des bâtiments et organisation des foires. Elle mit fin aux innombrables conflits de compétence qui avaient empoisonné les relations entre les deux corps de ville. L'ancienne Cité, jadis fière de son autonomie épiscopale, perdit son statut particulier, mais l'ensemble y gagna en cohérence. La ville pouvait désormais se penser et s'administrer comme un tout, condition indispensable à son développement ultérieur. Sur le plan symbolique, l'union effaça une frontière intérieure qui n'avait plus de raison d'être, tout en laissant subsister, dans les noms de rues et de quartiers, la mémoire de l'ancienne division. Cette rationalisation administrative, typique de l'esprit du XVIIIᵉ siècle et de la monarchie éclairée, préparait le terrain aux transformations que la Révolution allait bientôt apporter. Arras, désormais unifiée, était mieux armée pour aborder les grands bouleversements de la fin du siècle.
Vers l'Arras moderne
La réunion de la Ville et de la Cité constitue une étape essentielle sur le chemin de l'Arras moderne. En unifiant l'administration, elle donna à la ville la cohérence dont elle avait besoin pour affronter les décennies suivantes. Quarante ans après l'édit, la Révolution française allait parachever ce mouvement en faisant d'Arras une commune unique, chef-lieu du nouveau département du Pas-de-Calais. Sans la fusion de 1749, la ville serait entrée dans l'ère révolutionnaire encore divisée en deux corps distincts, ce qui aurait compliqué la mise en place des institutions nouvelles. L'union préalable facilita au contraire la transition vers le régime communal moderne, fondé sur l'unité du territoire et l'égalité des habitants. La disparition de l'ancienne Cité épiscopale s'inscrivait aussi dans le long déclin du pouvoir temporel des évêques, que la Révolution abolirait définitivement. En absorbant la Cité, la Ville marchande avait, en quelque sorte, achevé un mouvement séculaire par lequel le pouvoir municipal s'était affirmé face au pouvoir ecclésiastique. La réunion de 1749 apparaît ainsi comme un tournant, à la charnière de l'Ancien Régime et de l'époque contemporaine. Elle scella l'unité d'une ville longtemps divisée et lui donna la physionomie administrative qui, pour l'essentiel, est encore la sienne aujourd'hui. C'est de cette fusion que naquit, véritablement, l'Arras une et indivisible.
Ville et Cité dans la mémoire d'Arras
Aujourd'hui, la distinction entre la Ville et la Cité a totalement disparu de la vie quotidienne, mais elle reste inscrite dans la mémoire et la topographie arrageoises. Les noms de certains quartiers, de rues et de lieux rappellent encore l'ancienne partition, pour qui sait les lire. Le secteur de l'ancienne Cité, autour de l'emplacement de la cathédrale disparue et du plateau de Baudimont, conserve une atmosphère différente de celle des grandes places marchandes, héritières de la Ville. Ces dernières, avec leurs façades à arcades et leur beffroi, demeurent le visage le plus célèbre d'Arras et attirent aujourd'hui les visiteurs sur la Grand-Place d'Arras, cœur historique de l'ancienne Ville. Comprendre la dualité d'autrefois enrichit considérablement la promenade dans la cité : on saisit alors pourquoi tel quartier a telle physionomie, pourquoi certaines limites semblent arbitraires, pourquoi l'histoire religieuse et l'histoire marchande d'Arras se sont si longtemps développées côte à côte sans se confondre. La réunion de 1749 a fait d'Arras une ville unique, mais elle n'a pas effacé les traces de son passé double. Pour l'amateur d'histoire, redécouvrir la Ville et la Cité, c'est retrouver l'une des clés les plus profondes de l'identité arrageoise, celle d'une cité née de la rencontre de deux mondes, le sacré et le négoce, longtemps séparés puis enfin réunis en une seule et même Arras.